L’oracle Olivie libérée, et le soutien de Vernor assuré, les aventuriers se dirigent à présent vers Port Grech. La ville indépendante est idéale pour entreprendre le voyage vers Lonesam, cependant, ils y découvrent des chevaliers magiques y dictant leur loi.

 

Voici le chapitre 10 ! Enfin ! Ouais, parce que le temps consacré à Meiralys je l’ai passé sur le JDR et la correction de l’éternelle flamme.

Ce chapitre entame la 4eme soirée passée sur le jeu de rôle… Et j’arrêterais là ce décompte car les souvenirs sont un peu flou :p

Et une chose est sure : c’est un des premiers chapitres où les aventuriers n’ont absolument rien fait de prévu XD

 

Source de l’image d’illustration


Chapitre 10 : L’appel du devoir

 

Les aventuriers pressaient leurs chevaux sur les derniers kilomètres des plaines de Vernor. La nuit approchait déjà, et ils espéraient atteindre la cité indépendante de Port Grech avant que le manque de luminosité ne les contraigne à bivouaquer.

Les adieux avec Kassim et Olivie remontaient à deux jours, le premier se pressant de négocier un fructueux remboursement pour son navire, là où l’ancienne oracle d’Asha étudiait le monde nouveau qui s’offrait à elle, avant d’entreprendre le voyage jusqu’à la capitale.

— J’aperçois les lumières de la ville, déclara tout à coup Aren, rompant le silence des dernières heures.

— Génial, on aura pas à dormir par terre, se réjouit Lily, toujours peu encline à camper, et dont l’humeur exécrable était la cause du l’humeur maussade du groupe.

— Enfin, on quitte Vernor, ajouta Emil, satisfait. La civilisation nous tend les bras.

— Quel sera le temps de voyage jusqu’à votre capitale ? Demanda Hugoi, sans relever le regard espiègle de l’ingénieur.

Emil fit claquer sa langue, déçu que le chevalier magique n’ait pas mordu à l’hameçon. Le groupe se côtoyait jours et nuits depuis maintenant plusieurs semaines, et les aventuriers apprenaient à se connaitre. Les remarques acerbes de Lily cachant pourtant une naïve innocence, l’inflexibilité apparente d’Aren, qui acceptait les concessions pour ses compagnons, ou le sens du devoir de Hugoi, mise chaque jour à rude épreuve. Tous les trois s’étaient peu à peu habitués à brin de folie qui animait Emil ; et sa tendance à semer le chaos pour animer un quotidien qui serait bien trop déprimant sous le poids de la menace des démons.

— Massiglia est à l’extrême nord de Lonesam, finit par lâcher l’ingénieur. Même en débarquant à Segovia et en empruntant le tunnel de Memausus, on en a pour un mois de voyage.

— C’est trop long, soupira Lily.

— C’est très loin.

— Notre capitale est bien plus proche, insista la jeune elfe. Altorn n’est pas tant perdu au-delà des frontières.

— Je suis navré, s’excusa Aren d’un ton révérencieux. Bien que nos forêts soient toute proche, nous perdrions du temps en choisissant cette route. Il nous faudrait ensuite de toute façon partir au nord pour Massiglia, et faire le chemin en sens inverse pour rejoindre Vucior, au sud. La contrée de nos alliées ne sera pas aisément accessible.

— Pff, ignora Lily, décidant d’observer les contours de la proche cité, plutôt que de subir l’obséquience du mage.

— Il est trop tard pour changer de route, gagnons Port Grech et trouvons une auberge pour la nuit. Nous chercherons un navire à l’aube, à mois d’opter pour la voie terrestre.

— La voie maritime sera plus confortable, répondit Aren à Hugoi. Et nos montures sont exténuées, les vendre à une écurie nous apportera quelques deniers.

— Tu ne crains pas de naviguer sur le lac ? Commenta Emil. Tu as eu du bol avec Kassim, car c’est un marin de Lonesam d’une grande qualité. Mais ne prend pas trop confiance face à l’eau.

— Tu m’accompagneras, rétorqua le mage. Avec ce fatras que tu transportes, tu couleras bien avant moi.

 

Aren pointa de son bâton le sac de voyage surchargé de l’ingénieur. En sortant de la tour d’Ieasha, l’homme avait récolté du matériel avec l’aval d’Olivie. Il transportait pêle-mêle les morceaux d’une demi-douzaine d’araignées mécaniques, des métaux précieux, des gemmes magiques déchargées, et des plans de toute sorte débordaient des poches de son bagage.

Emil avait essayé de convaincre Hugoi de l’aider à recharger les gemmes magiques, afin de pouvoir animer à nouveau les anciennes créations. Cependant, devant le refus du chevalier, l’ingénieur avait décrété qu’il se débrouillerait tout seul avec ses trouvailles, et que le groupe n’aurait qu’à pleurer quand sa propre armée mécanique ferait sa part de travail à sa place. Si personne ne souhaitait l’aider avec des problèmes de magie, il remplacerait toutes ses composantes par de la technologie de Lonesam une fois au pays.

— J’espère que la douane est moins regardante qu’à Devla, s’inquiéta Hugoi. Quand je te regarde, je vois un suspect.

— Mais non ! Rassura Emil. J’expliquerais être un ferrailleur, ça va passer tout seul.

— Je refuse de me faire passer pour ton escorte, intervint Lily, voyant où l’humain voulait en venir. On a fait l’effort de se délester à Devla, nous.

Lily montra du regard ses autres camarades. Hugoi, toujours torse-nu, ne transportait dans son sac que le strict nécessaire pour camper, ainsi qu’un équipement de cuisine. Aren n’était pas plus lourd, et ne s’était procuré que de quoi écrire, au cas où. Lily quant à elle avait revendu pour une dizaine de pièces d’or les anneaux trouvés dans la tour d’Ieasha. Elle avait déjà dépensée une partie de la somme dans une tenue de voyage en cuir léger, plus confortable que ses vêtements d’assassins, et surtout propre. Sous les insistances d’Aren, elle avait également acheté une robe simple, afin de passer pour une simple enfant et non une aventurière si le besoin se faisait ressentir. Lily ne comptait pas enfiler l’habit, cependant se défaire d’Aren s’était révélé impossible. La jeune elfe espérait que le reste de la recette suffirait pour la fin de leur voyage en contrées humaines. Que ce soit pour les frais d’hébergements ou de transports. Enfin, au moins pour elle.

— J’entends une dispute, assez violente, déclara tout à coup Hugoi avant d’accélérer, alors que le groupe n’était plus qu’à quelques hectomètres de sa destination.

— Il progresse, commenta Emil. Il nous prévient maintenant.

— J’apprécierais qu’il montre plus de retenu, s’agaça Aren. Nous n’avons pas vocation à foncer tête baissée dans tous les ennuis que nous croisons.

— Je préfère l’animation, affirma Lily, se lançant à la poursuite de Hugoi.

Aren fit de même sans attendre, suivant de prêt l’adolescente. Le mage ne la quittait plus des yeux depuis la découverte de sa filiation. Lily, fille de la déesse Liarilia, un nouvel espoir pour son peuple. Elle se trouvait sous sa responsabilité, et il ne permettrait sous aucun prétexte de la voir se mettre en danger.

— Eh ben, que des excités, fit Emil, qui se contenta de faire trottiner son cheval vers la cité.

La route que l’ingénieur empruntait longeait à présent le lac Xydra. D’un coup d’œil, il confirma le calme de ses eaux. Il ne leur restait plus qu’à s’installer confortablement pour la nuit, alors pourquoi chercher les ennuis ? La réputation de Port Grech rivalisait avec Devla dans le domaine de l’accueil des voyageurs. Les aubergistes de Vernor se gargarisaient d’être bien mieux organisé, cependant la neutralité de Port Grech permettait à la ville d’héberger quelques personnalités sans qu’elles ne soient inquiétées par des soucis légaux. L’ingénieur ne s’inquiétait pas plus que cela de la dispute repérée par le chevalier magique. Ils approchaient d’une ville animée.

Hugoi, Lily et Aren approchaient des portes de la ville. Une muraille simple et sobre sans aucune décoration, qui prenait pour base la côte avant de couvrir la ville d’un demi-cercle protecteur. Cependant, ils eurent la surprise de découvrir à l’entrée un duo de chevaliers magiques de Vernor, bloquant la circulation. Le malaise provoqué par la présence de ces hommes dans une cité supposée neutre s’accentua lorsqu’ils se mirent à crier des ordres à un marchand.

— Personne ne sort de la ville, tonna un homme d’âge mur armé d’une lance.

— Pour tout transport de marchandises, veuillez montrer vos autorisations, renchérit le second, un gaillard solide remplissant une épaisse armure. Pour tout départ sans marchandises, veuillez montrer vos autorisations, continua-t-il.

— Vous n’avez pas le droit, contesta un marchand du haut de sa charrette. Je viens à Port Grech depuis vingt ans, et jamais la cité n’a permis à des chevaliers magiques de faire leurs lois. Nous ne sommes pas à Vernor, vous n’avez pas l’autorité pour-

— Nous décidons des règles, interrompit le vieux chevalier magique, pointant sa lance vers le commerçant, qui se figea sur son véhicule.

Hugoi décida d’agir. Les questions se bousculaient dans son esprit, et il jugea que les réponses attendraient. Il bondit de son cheval, et parcourut en un instant les quelques mètres qui le séparait de ses deux confrères. Hugoi attrapa la lance du vieux chevalier d’une main, et le força à la pointer vers le sol. De l’autre, il exhiba sa chevalière attestant de son grade au sein de leur ordre, afin d’éviter toute réaction de l’homme en armure.

— Que se passe-t-il ici ? Interrogea Hugoi d’un ton sec.

— Nous faisons respecter les lois de cette cité, colonel, répondit le lancier, essayant tant bien que mal de dégager son arme de la prise du chevalier magique.

— Qui vous mandate pour vous comporter de la sorte ? Un chevalier magique de Vernor a pour devoir premier de protéger le peuple.

— Les ordres viennent d’en haut, nous n’avons pas à te répondre, colonel, fit à nouveau le vieil homme.

— Et tu vas me faire le plaisir de fichtre le camp, toi aussi, déclara d’une voix rauque le chevalier en armure.

Hugoi n’accepta pas la réponse. La lance qu’il tenait se brisa sous ses phalanges, sa hampe en bois ne faisant pas le poids face à sa force. Le marchand, sentant la situation s’envenimer, fit manœuvrer sa charrette pour se mettre à couvert dans le cœur de la cité. Se trouver au centre d’un combat entre plusieurs chevaliers magiques ne ferait aucun bien à sa marchandise, et plus important encore, à sa vie.

— Sire Ivgorod, interpella soudainement Aren, en approchant son cheval. Excusez mon impertinence, mais permettez-moi de vous rappeler que nous menons une mission de premier ordre. Ne perdons pas de temps en malentendus, je vous prie.

Lily soupira sur sa monture, et approcha à son tour en adoptant un visage sérieux, se plaçant de façon à encercler les deux chevaliers magiques gardant les portes. L’adolescente n’avait d’autres choix que de jouer le jeu. Par sa déclaration, Aren venait de présenter Hugoi comme une quelconque personnalité sous leur escorte. Agir autrement ne leur apporterait que des problèmes. Le chevalier magique le comprit tout autant, et se calma progressivement.

— Des elfes, murmura l’homme en armure, dévisageant les deux natifs de Dafaorn. Veuillez nous excuser, reprit-il à voix haute. Nous ignorions votre appartenance à la cause.

— Vous avez sans doute d’importantes affaires à régler, continua le vieux lancier, pas un brin peiné par la perte de son arme. Tout cela n’est sans doute qu’un quiproquo. Le général et l’estimé émissaire sauront vous en dire plus.

Le groupe échangea des regards circonspects. Afin de ne pas alerter les soupçons, ils pénétrèrent ainsi en ville, dans une rue quasi vide de monde. Une fois assuré être hors de portée des oreilles des deux gardes de la cité, ils exprimèrent leurs doutes.

— Pourquoi des chevaliers magiques imposent leur loi dans une cité indépendante ? Commença Aren.

— Et pourquoi sont-ils devenus sympas en nous voyant ? Enchaina Lily. D’habitude, les humains nous regardent de travers.

— Je… Je l’ignore, bredouilla Hugoi. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel stationnement pour nos troupes.

— Vu les difficultés pour un marchand de sortir de la ville, les informations ne doivent pas non plus circuler correctement par ici, analysa le mage.

— Je suis pas sûre que la ville soit bien d’accord non plus, continua la jeune elfe. Vous avez vu la réaction du vieux ?

— Il y a sans doute une bonne raison à cela, tenta de justifier Hugoi.

— T’as dit que les chevaliers protègent les gens, je les ai vus plutôt prêt à empaler un marchand, fit Lily.

— Je…

Hugoi n’essaya pas de cacher les doutes qui envahissaient son esprit. Toute la scène s’opposait aux fondements même de l’ordre des chevaliers magiques. Menacer des passants, instaurer des droits de passages, mentionner une cause liée aux elfes, et tout cela dans une cité hors de Vernor, supposée neutre et indépendante, sous l’autorité de son propre maire…

Le chevalier magique observa les alentours, et aiguisa ses sens. La rue qu’ils empruntaient actuellement était vide, mais la suivante débordait d’étalages. En ce début de soirée, les commerçants commençaient à rentrer leurs marchandises à l’intérieur de leurs magasins, et les propos qu’ils soupiraient n’inspiraient rien de bon.

— C’est un cauchemar.

— Tout partira dans ces nouvelles taxes.

— Ces hommes sont un fléau.

— Qu’ont-ils fait de mes filles…

— Foutus chevaliers magiques

— Où est passé le maire ?

— Que la guerre les rattrape !

 

— Hugoi ? Appela Lily, remarquant le visage agacé de son camarade.

— As-tu entendu quelque chose d’intéressant ? Demanda Aren, comprenant que le chevalier magique avait scruté les environs avec ses talents.

— Guettez Emil, et trouvez-vous une auberge pour cette nuit, dit Hugoi d’un ton grave.

— Je m’occupe de l’auberge, déclara Lily immédiatement volontaire quand il s’agissait de dégoter un établissement correct.

— Que comptes-tu faire ? S’enquit Aren, les yeux rivés sur le chevalier magique.

— Régler des affaires internes. Cela ne vous regarde pas, je vais tâcher de… M’entretenir avec ce général, fulmina-t-il, le poing serré.

— Je vois, je vois, fit Aren, manœuvrant sa monture pour se placer derrière Lily. Je vais m’occuper aussi de ton cheval, ces montures de cette secte nous aurons bien servis. Nous allons les revendre, sur le chemin d’une auberge. Reviens-nous avant l’aube, nous prendrons un navire pour Lonesam.

— Bien sur, confirma Hugoi. Notre mission avant tout.

— Tant que tu le comprends.

 

C’est avec un sourire que Hugoi se sépara de ses deux compagnons de Dafaorn. Une fois hors de vue, c’est la colère qui prit place sur son visage. Il ne pensait pas un seul instant la réponse donnée à l’elfe. La situation de Port Grech l’alarmait grandement. L’ordre dans lequel il avait grandi sous la protection de l’oracle Tahyae déviait de ses valeurs.

Il ne quitterait pas cette ville avant d’avoir corrigé le problème. Il ne pesait pas aussi lourd que Ditta dans la hiérarchie des chevaliers magiques. Son nom et son grade de colonel ne signifiaient peut-être pas grand-chose pour ses confrères. Cependant, la déesse Asha l’avait reconnu, et lui avait confié une mission divine, mettant en jeu toutes les vies de Meiralys. Il ne se montrerait indigne d’une telle tâche s’il s’avérait incapable d’assumer les écarts de quelques chevaliers de son ordre.

Ils ne semblaient en effet pas si nombreux à Port Grech. Hugoi circulait au travers les quartiers commerçants et résidentiels sans croiser en croiser un seul. L’homme retira sa chevalière, constatant que les passants détournaient le regard en l’apercevant. Le chevalier magique continuait d’écouter les conversations, il cherchait des informations, quoi que ce soit d’utile.

Le chevalier magique décida de se rendre vers la place principale. Port Grech ne présentait que deux points d’intérêts. Ses quais, et le centre de la cité, de laquelle naissaient toutes ses rues.

Hugoi découvrit le grand espace couvert de pavés, inondé par les bruits des chariots circulant sur la pierre. La nuit tombait complètement à présent, et c’est à l’aide de torches que les marchands finissaient de ranger leurs produits, et de charger les caisses pour les mettre à l’abri des dangers de l’obscurité.

Un nouveau conflit attira l’attention du chevalier magique. Devant une immense taverne, dont la devanture faiblement éclairée indiquait « Au Comptoir du soir », un homme d’une vingtaine d’années au corps parfaitement sculpté, encourageait deux femmes à passer leurs chemins.

— Mais nous travaillions ici ! S’exclama la plus jeune des deux, à la longue chevelure brune coiffée en une unique tresse. Nous n’avons pas touché notre salaire.

— J’en suis bien conscient, s’excusa l’homme, immédiatement coupé dans sa réplique.

— Alors payez-nous, commanda l’autre femme. Vous nous virez de notre gagne-pain pour vous installer confortablement, et piller notre trésorerie et victuailles. Nous ne l’accepterons pas si facilement.

— Ce sont les ordres, modéra le garde du bâtiment, cherchant une solution pacifique. Et entre nous, il est préférable que vous ne pénétriez plus dans cette taverne pendant quelque temps.

La voix de l’homme n »était pas inconnue aux oreilles de Hugoi. Alors qu’il terminait de convaincre les deux femmes à laisser tomber leurs revendications pour la nuit, ses contours se dessinaient avec plus de précision pour le chevalier magique qui approchait. Devant lui se tenait un autre membre de son ordre, ayant rejoint les rangs en même temps que lui. Hugoi ne risquait pas d’oublier le visage de Gervais Firma. Un de ses plus proches compagnons, aux côtés duquel il avait survécu à de nombreuses batailles. Ils s’étaient perdus de vue au début de l’année, lorsque Gervais fut amené à se rendre à Dafaorn dans le cadre d’une mission diplomatique.

« Alors sa mission est terminée, je suis content de le voir de retour- Non. » Hugoi mettait un peu d’ordre dans ses pensées. « Comment l’aborder intelligemment ? Je cherche des informations. Ca fait peut-être des mois que je ne l’ai pas vu, et je me vois mal lui dire que je parcoure le monde pour une mission divine. Après tout, il n’a pas à le savoir, Aren ne cesse de nous rabâcher que le moins de monde possible doit-être au courant pour éviter de souffler un vent de panique. Et puis Lily, aussi. Je n’ai qu’à simplement le saluer, et dans le flot de la conversation je lui pose une ou deux questions sur ce qui se trame par ici ? Ou alors… « 

— Hugoi ! C’est toi vieux frère ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Résonna la voix de Gervais dans toute la place, tant fut grande sa surprise de trouver son compagnon d’armes à Port Grech.

— Je… Euh, je visite la ville, bredouilla le chevalier magique dont la réflexion fut interrompue.

— Une visite ? Tu as une permission ? S’étonna Gervais, frappant le haut de l’épaule de Hugoi de sa main. J’ai ouï-dire que les nouvelles du front n’était pourtant pas fameuse.

— Justement, se reprit Hugoi, nous sommes en plein remaniement des troupes. Cela nous force à voyager un peu. Et que fais-tu ici ? Port Grech est une cité indépendante, et vu les ordres donnés par d’autres chevaliers aux habitants, vous ne semblez pas n’être que de passage.

— Ah… Soupira Gervais, dont le ton enjoué par les retrouvailles s’éteignit aussi sec. Cela parait vraiment étrange, n’est-ce pas ?

— J’ai vu deux chevaliers menacer un marchand comme de vulgaires crapules, répondit le colonel en une pique agacée. Que fait notre ordre ici ?

Gervais recula d’un pas, hésitant. L’homme regarda autour de lui, observa d’un coup d’œil la ville et ses habitants, dont la plupart baissaient les yeux pour éviter de croiser les siens. Il repensa à toutes les altercations depuis son arrivée, et surtout, ce qu’abritait la taverne.

— Hugoi, j’ai besoin de ton aide, avoua Gervais. Tu as raison, rien ne va plus dans cette ville, et nous sommes la seule et unique cause de ce désordre.

— Explique-toi, poussa le chevalier magique, prêt à écouter son ami.

— Tu te souviens de ma mission diplomatique ?

— Celle de Dafaorn, oui.

— Je faisais partie de l’escorte du général Donovan Basevich. La route fut ardue, et malgré le cadre de notre mission, difficile de dire que les elfes furent accueillants. Après de longues négociations, nous sommes finalement parvenus jusqu’à leur capitale, Altorn, pour rencontrer l’oracle Dolrod. Enfin, c’est plutôt le général qui l’a rencontré, en tête à tête.  Il nous a ensuite annoncé que les pourparlers furent une réussite. Nous devions rentrer à Vernor le plus vite possible, avec à charge l’escorte d’Orrian, un émissaire de Dolrod. Il serait chargé de statuer sur les conditions acceptées par le général en première instance pour parvenir à un accord de paix.

— Des conditions ? S’enquit Hugoi. Un général n’a pas l’autorité pour accepter quoi que ce soit, il doit uniquement proposer les nôtres, et recueillir les demandes de l’autre partie.

— Cela m’a paru étrange aussi, reprit Gervais. Mais tu sais, dans l’exaltation d’une perspective de paix, ce genre de détails est bien vite oublié. J’ai voulu y croire, Hugoi. Et cet Orrian, quand il ne se trouvait pas aux côtés du général, venait parler avec nous de notre cause. La paix durable avec les elfes, une cause commune. Nos camarades… Non, moi aussi. Nous nous sommes laissé endormir par ses discours… Jusqu’aux dernières nouvelles. L’effondrement de la ligne de front pour une cause encore inconnue, la débâcle des armées…

— Vous n’avez aucun détail sur cette bataille ?

— Non, à part qu’elle fût d’une violence inédite, continua Gervais. Honnêtement, je te pensais mort. Quand le général Basevich a lu la courte missive, il a immédiatement demandé nos unités de nous diriger vers Port Grech. Nous n’étions pas si loin du champ de bataille, il nous a présenté cette destination comme un point de retraite neutre. Cela nous permettait d’éviter de franchir une zone dévastée pour une raison encore inconnue, et de profiter de l’indépendance de la ville pour éviter de faire courir le moindre risque à Orrian.

— Vous êtes ici depuis un mois ? S’exclama Hugoi.

— Oui. Le général n’envoie pourtant aucun éclaireur enquêter vers le champ de bataille, ou de messagers prendre des renseignements. Alors nous attendons éventuellement qu’un ordre de l’oracle de la commandante Volken nous parvienne. Enfin, c’est ce que je croyais.

Hugoi se retint de réagir à la mention de l’oracle. Tahyae n’était plus, et une enfant prendrait sa place dans les prochains jours. Le chevalier magique ne devait pas laisser ses troubles apparaitre sur son visage, car tout cela était encore tenu secret du reste de la population.

— Peu à peu, nous avons pris le contrôle de la ville, reprit Gervais. Au début, nous assurions simplement la sécurité aux côtés des gardes de la cité. Afin d’alléger leur charge de travail, nous leur devions bien ça en tant que résidents temporaires. Puis, nous avons complètement assumés ce rôle. Nous avons commencé à taxer les citoyens pour ce service, et finalement mis en place un système d’autorisation pour sortir de la ville, par voie terrestre ou maritime. Le maire de la cité a disparu, le général et Orrian se sont installés dans cette taverne pour s’en servir de quartier général. Tout cela pour le bien de la cause, la paix, en laquelle les autres chevaliers croient encore. Ce… Ce sont les regards de la population qui m’ont sortis de cette illusion. Cependant, je ne peux rien faire seul.

Le chevalier magique se sentait libéré de déballer le fardeau pesant sur son cœur à un proche ami. En Hugoi, il voyait une figure droite dans ses bottes, incorruptible, toujours prêt à se mettre en première ligne pour prendre un coup à la place d’un camarade affaibli, et à tendre la main aux plus démunis. Un colonel de leur armée, un combattant hors-pair.

— Je crains que nos dérives nous conduisent un jour à commettre l’irréparable, continua Gervais en une supplique. Le général Basevich pourrait entendre raison si quelqu’un d’extérieur à notre escorte venait à lui parler, à lui apporter une vision plus proche de nos croyances, plutôt que de se laisser susurrer le vice elfique à l’oreille.

— Orrian… Répéta Hugoi, afin de sceller dans son esprit le nom de sa prochaine cible.

Le chevalier magique se méfiait des elfes comme de la peste. Quand bien même deux d’entre eux l’accompagnait dans son propre voyage, trop de membres de leur espèce à la grande longévité cherchait à raviver les anciennes pratiques. Les elfes disent des humains qu’ils oublient l’Histoire en quelques générations. Pourtant, le temps où l’humanité, encore incapable de manier la magie, se retrouvait contrainte à vendre les siens à Dafaorn comme des esclaves en échange de quelques soutiens pour endiguer les orcs restait profondément ancré dans leur culture. Les demi-elfes, maltraités à Dafaorn, servaient de triste rappel d’une époque épouvantable.

Et voici qu’un émissaire elfe corrompait le général Donovan Basevich. Un homme reconnu dans l’ordre pour sa droiture, et sa force extraordinaire. Pire encore, peut-être qu’Orrian tenait-il le général sous le joug d’un quelconque sortilège, afin de rétablir à Port Grech les anciennes relations entre humains et elfes, avant de s’attaquer à Vernor et Lonesam tout entier.

« Ils ne sont pas tous comme Aren, » maugréa Hugoi dans ses pensées. « Non… C’est Aren est un elfe anormal. Sauver des vies est l’une de ses priorités, peu importe l’espèce en danger. Il souhaite une paix durable, plus que quiconque. Les autres derrière lui ne cherchent qu’à nous réduire à nouveau en esclavage. Gervais doit craindre la même chose. »

— Tu peux compter sur moi, déclara Hugoi avec force. Nous ne pouvons pas laisser la dérive de braves chevaliers nous mener à la catastrophe. Je serai la voix de la raison.

— Tu le ferais ? Espéra Gervais. Tu es sûr que ça ne va pas te poser de problèmes ? C’est un général.

— Nous ne devrions pas nous imposer ainsi à Port Grech. Cette population s’en sortait très bien sans nous. Tu dis que le général Basevich se trouve dans cet établissement avec l’elfe ? Laisse-moi leur parler.

— Merci Hugoi, merci, répéta Gervais d’une accolade à son camarade, avant pourtant de lui faire signe de patienter à l’extérieur. Je vais prévenir le général de ta visite, ne brusquons pas la rencontre, et restons dans les règles de l’art pour le mettre dans de bonnes dispositions. Je lui explique que tu viens faire le rapport que l’on attend depuis si longtemps, ça te va ?

— Oui, cela me semble être le plus crédible, accepta Hugoi, alors que son ami passait la porte en bois de la taverne.

 

« Bon, voyons les différents scenarii qui s’offrent à moi, » analysa le chevalier magique, se préparant à la rencontre. « Je devrais me présenter comme agissant sous les ordres de Ditta, c’est ce qui me parait le plus logique dans cette situation. Et quelque part, ce n’est pas un mensonge. Je vais devoir la jouer fine pendant mon rapport. »

— Un homme prenant la mer sur son bateau, n’est qu’un pauvre idiot…

« Il ne faudrait pas que l’emprise d’Orrian sur le général soit trop forte. Et si elle est de nature magique, je ne pourrais pas la sentir. Est-ce que je devrais prévenir Aren ? Non, il ne serait qu’une voix inconnue face à un émissaire respecté, et cela lui causerait d’autres ennuis. »

— Il ignore les dangers des eaux, et de leurs tumultes sans repos…

« Les choses tourneraient bien pour moi si je pouvais laisser Donovan parler. Je lui donne le minimum d’information, et je le laisse expliquer au messager que je suis la situation de son unité. Il me suffira de pointer les quelques anomalies pour que son esprit se-« 

— Alors que les skanyos lancent l’assaut, de ses cris restent les échos…

— S’il vous plait, j’ai besoin d’un peu de calme, demanda finalement Hugoi à la voix chantonnant à ses côtés, entravant sa préparation mentale.

— L’histoire d’un homme sans tombeau, aux boyaux sur les flots… Acheva Emil, s’asseyant tranquillement sur le palier comme si de rien n’était. Elle est pas mal cette ville, reprit-il. Pas évident d’y entrer, ni d’en sortir, mais rien à dire au niveau des affaires. Les marchands ont tellement la flippe des chevaliers magiques qu’ils en oublient de compter leur argent.

Comme pour prouver ses dires, Emil montra son sac dont le volume s’était considérablement amoindri. Il ne semblait avoir gardé que les parties cruciales des mécanismes dérobés dans la tour d’Ieasha, en échange d’une bourse débordant de pièces d’or et d’argent.

— Plus pour longtemps, répondit Hugoi. Je vais corriger ça.

— J’ai cru comprendre, fit l’ingénieur sans même regarder le chevalier magique. Toi et ton copain n’êtes pas des plus discrets. Et… Pourquoi au fait ?

— Comme ça pourquoi ? Il est normal de venir en aide à-

— Non non non, interrompit Emil. Tu m’as mal compris. En quoi ça nous avance d’aider cette ville ? On y gagne quoi ?

— L’altruisme n’est décidément pas quelque chose qui vous étouffe, à Lonesam, soupira Hugoi. Nous autres chevaliers magiques n’agissons pas pour le profit.

— Passionnant, commenta l’ingénieur, désintéressé par la tirade. J’imagine que nous plonger dans les problèmes de ce patelin accouchera d’un moyen pour rencontrer plus facilement l’oracle Thomas ?

— Non, mais…

— Mais quoi ? Coupa à nouveau Emil. Hugoi, notre mission est plus importante que les soucis politiques d’une ville.

— Un chevalier magique ne peut pas ignorer la souffrance d’innocents !

— Les aventuriers le peuvent, répliqua l’ingénieur. C’est facile, regarde. On a un objectif, une quête. Il est permis à notre caste de voyager librement, car aux yeux des décisionnaires des cités on est que des clochards qui accepteront des missions merdiques à leur place.

— Je ne compte pas laisser mon ordre semer le trouble, rétorqua Hugoi, refusant les paroles d’Emil.

— On s’en fout, cracha l’ingénieur, qui se releva pour faire face au chevalier. On voyage pour sauver Meiralys des démons. C’est ta foutue déesse qui nous a refilé cette quête. On se trimballe même la fille d’une autre divinité avec nous, alors on peut parler de mission divine. Alors quand on arrive dans une ville, on a que quelques questions à se poser. Comment continuer de passer pour des aventuriers, et voyager sans soucis. Comment se faire un peu de thunes, pour voyager avec encore moins de soucis. Et éventuellement chercher des informations sur les solutions de rencontrer tous les oracles le plus vite possible. Tout ça fonctionne bien ensemble. On accomplit une tâche pour un quidam, les bons aventuriers gagnent de l’argent, et avec un peu de bol en discutant on apprendra quelque chose de formidable. Ici, à Port Grech, c’est limpide. On a juste à choper une de ces « autorisations » pour se casser. Oh, quelle joie ! Tu rencontres le général qui les file.

— Pas à ces fins égoïstes ! Fit Hugoi, en claquant de la langue. Je le fais pour cette ville, pour un ami, pour mes propres croyances.

— Chevalier magique ou aventurier, rappela Emil. Soit tu restes pour défendre les six cents bouseux de Port Grech, soit tu profites de la situation pour nous permettre de sauver toute la population de nos pays respectifs plus facilement.

— Nous ne devrions pas ignorer ceux qui ont besoin d’aide pour une cause plus grande, tenta le chevalier magique, alors qu’Emil commençait à s’éloigner.

— C’est ça c’est ça, fais ce que tu veux. On se contentera de menacer un marin pour quitter la ville sans autorisation. Eh, peut-être que ton général lancera une poursuite et le tuera pour ça.

— Emil !

— A demain, peut-être ? Répondit l’ingénieur en s’engageant dans une rue. Bon, c’est dans quelle auberge qu’ils se sont mis les deux elfes ?

Laissé sur le palier, hugoi n’eut pas le temps d’encaisser la discussion, que Gervais réapparu à l’entrée, l’invitant à l’intérieur de la taverne. A l’intérieur, le chevalier magique trouva  nombre des siens complètement saouls. Certains molestaient des femmes assises à leurs tables contre leurs grès, pendant que d’autres frappaient des villageois ligotés à leurs pieds, leur criant la juste punition pour avoir désobéi à la cause.

— Gervais, je-

— Je sais, coupa l’homme qui serrait les poings avec une telle force que ses phalanges devenaient blanches.

La taverne ne possédait même plus de comptoir, et il ne restait plus grand-chose des escaliers menant aux étages, dont des morceaux jonchaient encore le plancher du rez-de-chaussée. A la place se trouvait un grand trône bricolé avec les morceaux de mobiliers, servant de siège à un homme aux cheveux longs et châtains, équipé d’une armure lourde richement décorée, sur laquelle reposait le fourreau d’une imposante épée. Debout aux côté de l’homme se tenait un elfe aux cheveux bruns coupés très court, qui ne perdait pas des yeux Hugoi qui s’approchait.

— Mon général, commença Gervais. Voici le colonel Hugoi Ivgorod, comme convenu.

Donovan baissa les yeux en direction des deux chevaliers magiques. La lueur dans ses pupilles trahissait son état d’ébriété, et il poussa un soupir exaspéré. Gervais flanqua un petit coup de coude à Hugoi, perdu dans l’indignation que les lieux lui inspiraient.

— Hm, colonel Hugoi Ivgorod, chevalier magique missionnée par la commandante Ditta Volken, au rapport. Ma tâche est de relayer les informations entre nos troupes et la capitale.

— Bien, je vois, commenta Donovan avant de faire un geste de la main vers Gervais. Laisse-nous discuter.

— Puis-je demander à rester ? Tenta le chevalier magique. S’il apporte des nouvelles…

— Retourne à ton poste, ajouta Orrian d’un ton neutre. Il s’agit là du précieux rapport que nous attendons depuis un mois, nous ne voudrions pas le voir interrompu par la fronde de la populace, car un homme n’était pas à son poste ?

— Je-

— Immédiatement, tonna le général, contraignant Gervais à repartir sans lui laisser la moindre ouverture pour se faire entendre.

Gervais adressa un regard à Hugoi, et quitta le Comptoir du soir. Les autres chevaliers installés aux tables ne cessèrent pas pour autant leurs atrocités. Le cri du général fut bientôt couvert par celui des ivrognes et de leurs victimes. Hugoi fit de son mieux pour ignorer les suppliques des femmes et des hommes molestés par les membres de son ordre, et se concentra sur sa tâche.

— Dois-je faire mon rapport en présence de cet elfe ? Demanda tout d’abord le chevalier de Vernor.

— Orrian est un émissaire envoyé par Dafaorn pour entamer les pourparlers de paix, répondit Donovan. Tu t’adresseras donc à lui avec tout le respect qui lui est dû. Sa présence est une marque de confiance entre nos peuples, la preuve que nous sommes prêts à aller de l’avant.

— La sécurité de Vernor m’incombe autant qu’à toi, déclara l’elfe d’un sourire amical.

« C’est bien pire que ce que je craignais… Le général est saoul, pourtant son discours est net. Le comportement de ses hommes ne le dérange donc pas ? J’en reconnais certains, des valeureux au courage exceptionnel. Un mois ? C’est tout ce qui leur faut pour sombrer ainsi dans l’alcool, la violence, et la débauche ? Ils sont… Irrécupérables. Comment… Les chasser ? J’ai besoin de renforts et de temps. Si je reste trop longtemps ici… Les démons… Les démons vont… Emil… »

— Tu sembles agité, remarqua Orrian. Nous sommes prêts à écouter ton rapport, je te prie de commencer.

— Ah… Et puis merde avec cette mascarade, lâcha Hugoi à la surprise de ses deux interlocuteurs. Vous savez que nos armées se sont fait anéantir. Sous les ordres de Ditta, je dois me rendre à Lonesam pour rencontrer nos alliés. Voilà tout.

— Dans quel but ? Demanda Donovan, interloqué par le soudain changement de comportement de l’homme. Précise.

— Non, refusa Hugoi. Je n’ai rien à vous dire de plus à des ivrognes qui trahissent notre ordre. Je requiers l’autorisation de prendre un navire pour Lonesam. J’ai cru comprendre que vous délivrez ce document avec votre pouvoir usurpé. Laissez-moi partir au plus vite, et j’oublie cette ville.

— Quelle impertinence ! Cria Donovan d’une telle force, que le bâtiment tout entier en trembla.

Hugoi cru sentir ses oreilles exploser sous la voix du général, et sa peau vibrait sous le mana qu’elle portait. Une magie permettant de moduler les sons selon ses désirs. Donovan s’était servi de son pouvoir à de nombreuses reprises sur les champs de batailles, utilisant les sons de la guerre comme de bombes. Une capacité redoutable contre Hugoi, à l’ouïe surdéveloppée.

Pourtant, le chevalier magique ne recula pas. Au contraire, il laissa libre cours à sa magie pour s’exprimer à son tour, et frappa le sol de la taverne. Son pied brisa le plancher, et la secousse renversa chaises et tables, où les chevaliers commençaient à craindre pour leur intégrité.

— Je n’ai pas d’ordre à recevoir d’un poivrot ! Répondit Hugoi en se mettant en garde, prêt à en découdre.

La patience du chevalier magique avait volé en éclat. Le traitement des habitants de cette ville, l’appel au secours de Gervais, le rappel d’Emil sur le véritable danger encouru par le monde, et maintenant des membres de son ordre s’adonnant aux pires débauches dans cette taverne. Il n’avait pas de temps à perdre ici. Combien de victimes feraient les démons pendant les longues semaines que prendraient les longues négociations pour rendre son indépendance à Port Grech ? Il leur restait encore trois oracles à rencontrer, et à convaincre. L’impuissance d’Hugoi l’énervait tant, qu’il se trouvait prêt à en découdre avec un général pour accélérer les choses. Il perd, il meurt, plus de problèmes. Il gagne, il sauve la ville, plus de problèmes.

Les secousses, conjugués aux déferlements de mana dégagés par les deux officiers poussèrent les autres chevaliers magiques à quitter les lieux au plus vite, abandonnant leurs victimes dans un piteux état. Même leur état d’ivresse ne les encourageait pas à assister à la confrontation entre les deux hommes, avec le risque de prendre un coup fatal par malchance. A contrario de ses camarades, Gervais refit son apparition à l’intérieur du Comptoir du soir, alerté par le vacarme. Ses yeux s’écarquillèrent devant la situation, qui s’était dégradée en l’espace d’une minute.

— Je pense que vous devriez tout les deux vous calmer, tempéra Orrian, qui osa se placer entre les deux hommes. Jeune chevalier, si je comprends bien, tu proposes d’ignorer ce que tu vois ici, et à repartir sans histoire.

— Temporairement, corrigea Hugoi. Jusqu’à mon retour.

— Ditta ne serait donc pas mise au courant… Pourquoi pas après tout, général ?  Déclara l’elfe à Donovan. Si ce colonel part pour Lonesam, cela arrange nos affaires, bien plus qu’une bataille entre chevaliers magiques. Et les cadavres ne sont pas si aisés à cacher…

En prononçant ces derniers morts, les yeux de l’elfe se posèrent pour Gervais. Pour l’émissaire, la situation était limpide. Gervais Firma était l’instigateur de cette rencontre, le seul chevalier magique de l’unité de Donovan qui ne prenait pas du bon temps à Port Grech. Arracher cette mauvaise herbe pourrait leur épargner bien des soucis.

— … Soit, fit Donovan, atténuant légèrement le flot de mana qu’il dégageait. Rédige-lui une autorisation de sortie, et qu’il dégage d’ici.

Orrian acquiesça, et se dirigea vers un placard de la taverne, renversé par les secousses. Il redressa le meuble d’un simple coup de pied, et en extirpa une feuille de papier, et une fiole d’encre fissurée. L’elfe commença à écrire avec soin, pendant que les chevaliers magiques ne se lâchaient pas des yeux, prêt à bondir sur l’autre à tout moment.

— Hugoi, souffla Gervais. Pourquoi ? Ne devais-tu pas négocier avec lui ?

— Je suis désolé, répondit le chevalier magique d’un ton involontairement agressif. J’ai… J’ai malheureusement plus important à accomplir.

— Tu… Tu as changé, soupira son ami, la mine abattue. Le Hugoi d’antan n’aurait jamais laissé passer de telles dépravations.

— Gervais, interrompit Donovan, n’appréciant pas les messes basses des deux membres de son ordre. Retourne à ton poste, je n’ai pas souvenir de t’avoir autorisé à le quitter.

— Bien, mon général, confirma immédiatement le chevalier magique, le visage morne.

Gervais repartit non sans claquer la porter de l’établissement derrière lui. Dans le même temps, Orrian approcha de Hugoi, et lui tendit la feuille qu’il venait de compléter. L’autorisation était sommaire. Rien d’officiel, simplement un « Il peut passer », avec la signature de l’elfe.

— Pas de bêtise, menaça Orrian après que le chevalier magique ait rangé le document dans l’une des poches de son pantalon de cuir. Au moindre comportement suspect, une de mes flèches te trouvera.

D’un geste rapide, Hugoi attrapa le bras encore tendu de l’elfe, et commença à lui compresser le poignet. Orrian laissa échapper une grimace de douleur, et serra les dents. D’une impulsion magique, un courant électrique traversa le corps de l’elfe, puis celui du chevalier. Le bras engourdi par le choc, Hugoi fut contraint de relâcher son agaçante prise, qui retrouva son sourire amical.

— Prie pour que je ne te recroise pas, cracha Hugoi en tournant les talons.

— Charmant, siffla Orrian, qui alla reprendre sa place auprès du général.

— Je ne crains pas la commandante, tonna Donovan alors que Hugoi entrouvrait la porte de l’établissement. Même si tu baves quoi que ce soit, nous saurons la recevoir.

Hugoi se retint de répondre à la provocation, et sortit du Comptoir du soir. La nuit noire, et le vent frais qui l’accompagnait, eurent pour effet de tempérer la colère du chevalier magique. Il ne restait plus personne sur la place. Ni marchands, ni chevaliers. Ni Gervais.

— Je ne peux plus revenir en arrière.

Le chevalier magique s’enfonça dans l’obscurité. Il dormirait loin de ses compagnons cette nuit. Pour réfléchir à son rôle. A ce qu’il devait abandonner. Désormais, il n’était plus un chevalier magique, mais un aventurier.

 

Le soleil se levait à peine, que le port s’animait d’une dispute qui durait déjà depuis trente minutes. Sur les quais, Hugoi, les traits tirés, et Lily, mangeant un pain à la viande, observaient les échanges tendus entre Emil et Aren. L’ingénieur et le mage pointaient du doigt une bien étrange embarcation, noircie par le charbon qu’il transportait.

— Alors Aren, je commence à croire que tu as quelque chose contre mon peuple, fit mine de se révolter Emil, gesticulant au bord de l’eau.

— Ce n’est pas la question ! Retoqua l’elfe. Pourquoi prendre des risques inutiles alors qu’un simple bateau à voile ferait parfaitement l’affaire ?

— Et ce pauvre Pedro ? Tu penses à ce pauvre Pedro ? Répondit l’ingénieur, montrant à présent de la main le marin qui patientant à bord de l’embarcation. Je lui ai proposé ce matin de quitter, légalement, le piège de cette ville, et de rentrer au bercail. Tu veux lui reprendre cette joie ? Il s’imaginait déjà ses retrouvailles avec sa famille, sa femme et ses deux enfants. Une de ses filles s’appelle Linda, tu le savais ?

— Monsieur, je n’ai jamais… Commença l’homme.

— Ne t’inquiète pas Pedro ! Interrompit Emil. Je n’abandonnerais pas l’un de mes compatriotes à la solde d’un elfe qui ne pense pas aux bonheurs des autres.

— Pour la dernière fois Emil. Non, nous ne monterons pas dans cet engin. Un bâton qui brûle du charbon ? Tu veux notre mort ?

La querelle allait bon train, malgré les tentatives de Pedro de calmer le jeu. Le marin s’était présenté à eux comme ayant conçu un navire révolutionnaire, capable d’avaler les distances comme les plus terribles conditions à un rythme record. Il usait d’un système de propulsion, plutôt que de se laisser porter par un vent instable. La curiosité éveillée par cette technologie, Emil avait jeté son dévolu sur l’embarcation, alors qu’Aren craignait déjà le naufrage.

— Hugoi, t’as pas l’air dans ton assiette, fit Lily en se léchant les doigts après avoir terminé son petit déjeuner.

— J’ai mal dormi, répondit l’homme.

— Mauvaise auberge ?

— Si tu veux.

— Je vois, acquiesça Lily, qui sorti de son sac un croissant cette fois.

La jeune elfe dévora la viennoiserie, alors que la situation ne semblait pas évoluer sur les quais. Elle s’attendait à ce que Hugoi perde patience, et intervienne pour trancher. Mais il semblait que le chevalier magique ne soit pas d’humeur à arbitrer les disputes de l’ingénieur et du mage. L’ennui commençait à gagner Lily, et une idée pour passer le temps tout en réveillant son camarade germa dans son esprit.

— Et si on pariait ? Proposa-t-elle.

— Pas de jeux d’argent, jeune fille, rejeta en bloc le chevalier magique.

— Ce n’est pas comme si on allait le perdre, négocia-t-elle. C’est notre argent. Allez.

— Tu as l’air bien enjoué, ce matin, remarqua Hugoi.

— Laissez-moi dormir toutes les nuits dans une bonne auberge après un bain chaud, et vous me trouverez mieux disposée qu’après un tour de garde parmi les insectes. Allez. Ca m’aidera à ne pas penser à ce que m’a dit Olivie.

— D’accord, d’accord, concéda Hugoi. Nous avons le temps, avant qu’Emil et Aren trouvent un terrain d’entente.

— C’est l’idée, reprit Lily. Deux pièces d’argent que nous ferons le voyage sur ce bateau bizarre.

— Ah… Je vois. L’issue de leur dispute. C’est dommage, j’aurais aussi parié sur Emil.

— Tu abandonnes déjà ?

— Non, j’ai même mieux, déclara Hugoi. Nous allons bien monter sur ce navire, et je mise qu’Aren tombera à l’eau pendant le trajet.

— Tenu ! S’amusa Lily, en tapant dans la main du chevalier magique.

 

Une nouvelle heure de tractation fut nécessaire pour qu’Aren finisse par céder à Emil, à l’usure. L’engin que Pedro appelait moteur se révéla bien plus fiable que ce que le groupe imaginait. Le navire dégageait certes une fumée désagréable, mais c’était bien là le seul revers au confort à bord. En quelques minutes de navigation, Port Grech n’était déjà plus qu’un simple point sur la ligne d’horizon.

— Direction Segovia ! Direction Lonesam ! Criait Emil à lavant du bateau.

Alors que l’embarcation franchissait le plus haut de la houle du lac Xydra, Hugoi concentra tout à coup sa magie dans son bras, et fit un mouvement sec pour brasser l’air devant lui. Juste assez pour qu’une bourrasque ne fasse basculer Aren, en train d’observer les flots, par-dessus bord.

— Ah merde, Aren ! S’amusa Emil, faisant des signes de mains au mage incapable de nager qui se débattait dans l’eau douce.

— Hugoi, tu as triché ! Râla Lily, alors que le chevalier magique s’apprêtait à plonger à la rescousse de sa victime.

— Ne soit pas mauvaise perdante, et prépare la monnaie, lança-t-il en se jetant à l’eau, scellant sa vie de chevalier magique, pour embrasser celle d’aventurier.

 

 


 

Ce sera tout pour ce chapitre. Adieu Port Grech, laissé dans la merde.

En tant que MJ, je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’ils abandonnent la ville. Enfin, je me disais que c’était possible, sans qu’ils le fassent pour de bon. Après tout, j’avais préparé à l’avance pour chaque joueur un petit arc narratif bien à eux, et voici que le premier  d’entre eux bazardaient le sien d’un revers de la main XD

Ce chapitre a nécessite pas mal de changements, pour amortir le bordel que ce fût en réalité… Et il en reste pas mal.

A partir du prochain chapitre, les aventuriers arriveront à Lonesam, pays d’origine d’Emil. Avec plein de gens sympas.

~~ Genre moi ~~

Pas tous sympas.

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